Il est minuit, Bayonne s’éveille…

Pour celles et ceux qui n’ont pas connu cette époque, je vais tenter de vous narrer le déroulement d’un samedi d’été aux Halles de Bayonne dans les années 70.

Lorsque les clients des Halles venaient faire leurs achats à 8h, 10h ou même midi pour certains, ils étaient loin de prendre la mesure de l’intense activité qui avait précédé leur visite, jugez plutôt…

23h30 (vendredi soir)

Le quartier est paisible, il fait chaud et même lourd, seuls quelques bars du quartier sont encore ouverts, et servent les derniers clients de la journée.

Non loin de là, les chauffeurs de poids-lourds arrivant d’Agen, de Bordeaux ou de Perpignan viennent garer leurs camions devant les établissements des grossistes qui les emploient.

Certains d’entre eux rentrent directement chez eux, d’autres se métamorphosent en « derniers » clients des bars en question.

Minuit.

Les moteurs des camions plein à craquer de fruits et légumes sont encore chauds, Pierre Romatet, Yves Metge et leurs équipes de ripeurs viennent d’arriver.

Il s’agit du coup d’envoi d’une longue et rude journée, qui va mettre en scène des centaines de personnes.

Les rideaux de fer se lèvent, les portes des dépôts de la rue des Tonneliers sont grandes ouvertes, idem pour les grandes chambres froides, le quai s’anime.

Certains prennent leur diable, car chacun avait « le sien », et sortent des piles de palettes en bois qui les dépassent largement en taille, d’autres ouvrent précautionneusement les portes arrières et latérales des camions, pour éviter toute chute intempestive de marchandise qui aurait pu bouger pendant le transport.

Les équipes sont déjà formées, les rouages de la mécanique sont parfaitement huilés, chacun connaît son rôle, sauf peut-être certains saisonniers loin de se douter que l’on pouvait charger un camion à ce point, ou qu’un porteur pouvait contenir plus de 6000 plateaux de pêches par exemple, et surtout… surtout que l’on déchargeait tout à la main…

Pour ouvrir une parenthèse sur ces « invités » ponctuels, quelques-uns après avoir bénéficié d’une première nuit relativement sportive, ne trouvaient plus le goût de se présenter le lendemain, il arrivait même parfois que certains s’éclipsent en catimini sans même que l’on s’en rende compte.

Un ou deux ripeurs dans le camion, deux autres en bas qui constituaient des piles parfaites sur les petites palettes en bois, deux autres qui, munis de leurs diables alignaient les piles sous les arceaux.

Pendant ce temps, un ou deux autres ripeurs vidaient les chambres froides, pour disposer également les piles de marchandise sous les arceaux.

3 heures

La plupart des autres grossistes sont également ouverts comme notamment Jacques Quintal et Jean Claude Lacondéguy, la phase 2 va pouvoir débuter…

Les premiers détaillants des Halles entrent en scène, après avoir garé leurs fourgons devant l’entrée principale des Halles dans un ordre bien précis, ordre correspondant à l’emplacement de leur étal à l’intérieur.

Entre les grossistes et les détaillants, s’ouvrent alors d’âpres négociations, les échanges dignes de Pagnol fusent, les uns s’efforçant de vendre au plus, les autres d’acheter au moins.

Certains grossistes l’air accablé ayant presque la larme à l’œil, s’efforçaient de justifier qu’ils étaient déjà au prix le plus bas, voire qu’ils perdaient déjà de l’argent…

D’autres apparemment lassés par les arguments imparables de leurs clients lâchaient prise, moment choisi par ces derniers pour tenter une ultime estocade, ce qui fonctionnait… parfois.

Il y avait également ceux qui préféraient l’humour, arme que certains utilisaient fort bien d’ailleurs, et qui pouvait faire merveille lors de ces phases de négociation, l’un d’entre eux était passé maître en la matière, j’ai nommé Ernest Burnier (alias Nénesse), un homme que j’ai bien connu et beaucoup apprécié, comme tout le monde d’ailleurs, il faut bien le dire.

Quelle que soit la stratégie de chacun, croyez bien que ces moments valaient le détour !

4 heures

Le placier des Halles d’une ponctualité sans faille, ouvre à l’heure précise, ni avant… ni après…

Les commerçants des Halles comme Yvonne et sa fille Francette s’engouffrent dans l’édifice dans un ordre parfait.

Chacun étant déjà au volant de son véhicule depuis une dizaine de minutes, car je peux vous garantir qu’il eut été très maladroit, pour ne pas dire suicidaire d’arriver en retard, et ainsi de bloquer la file de fourgons des commerçants qui s’allongeait jusqu’après le pont Marengo.

Les commerçants du 1er étage, bouchers, charcutiers, poissonniers notamment avaient leurs véhicules de part et d’autre du bâtiment, certains poissonniers étaient livrés par les énormes camions du « Fret Luzien » par exemple, ces derniers utilisant les escaliers latéraux face à la Nive.

Côté cafés, tous sont ouverts à cette heure, certains ont même commencé à chauffer leurs poêles, pour préparer notamment leurs premières omelettes aux piments de la journée.

4h30

Les détaillants de la région arrivent, se garent place St André puis se dirigent en hâte vers les dépôts des grossistes des quais pour passer leurs commandes.

S’en suit alors une véritable cavalcade de ripeurs qui, armés de leur diable parcourent fébrilement le carreau des Halles et même jusqu’à St André, pour livrer le plus rapidement possible leur ribambelle de clients.

Il va de soi que tout le monde est « pressé », comme quoi, il ne s’agit pas d’une notion propre à notre époque.

Une fois vides, les camions souvent couplés à une remorque redémarrent, puis s’éloignent lentement en tentant de se frayer un chemin dans l’apparente cohue.

C’est alors qu’entrent en scène les maraîchers qui, à leur tour, vident leurs fourgons et se déploient devant les Halles et le pont Pannecau (parfois Marengo).

5 heures

Les Halles sont devenues un îlot de vie intense au cœur de la ville “endormie”.

Les commerçants du rez de chaussée ont fini de monter leurs étals, ceux du premier étage ont garni les leurs, tout le monde est prêt désormais pour accueillir les premiers clients.

Le petit poste de police des halles est ouvert également et le brigadier-chef Poublanc est à son poste.

Tout le monde ayant été servi, les ripeurs vont prendre leur café, et souvent même déguster un bon sandwich à l’omelette.

Une fois cette courte pause effectuée, il va leur falloir préparer et charger les grosses commandes des magasins comme Printafix, Carrefour (l’ancien) puis aller les livrer au plus vite.

Une fois cette tâche achevée, il leur restera à dégager les arceaux en entreposant toute la marchandise dans les chambres froides de la rue des Tonneliers, ou de Mousserolles notamment.

Yvonne LACAZE 1975

9 heures

Certains ripeurs finissent leur samedi, d’autres vont rester jusqu’à 10h ou même midi, il est même arrivé que la journée se prolonge pour aller vider un wagon de pommes de terre à la gare, cela m’est arrivé avec “Zita“, mais ça c’est une autre histoire…

10 heures

Les Halles sont « noires » de monde, les clients de pressent devant les étals, le bruit métallique des vieilles balances manuelles avec les poids de tout grammage, servant à peser les fruits et les légumes retentit de partout.

Les commerçants s’efforcent de servir au plus vite, tout en disant un mot gentil, et en appelant les fidèles clients par leurs noms de famille voire leur prénom.

13 heures

Les commerçants des Halles finissent de servir ceux qu’ils appelaient les retardataires, ils doivent désormais récupérer leurs fourgons, se remettre dans la file parfaitement ordonnée, entrer à nouveau dans les Halles, démonter leurs étals et ranger toute leur marchandise et le matériel.

C’est alors que le service de nettoyage intervient, encore appelé alors “Le bouvier”.

13h30

C’est donc après plus de 13 heures d’intense activité, que les Halles de Bayonne retrouvent une quiétude temporaire bien méritée…

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André Combe

Auteur : André Combe

Né au Petit Bayonne il y a (trop) longtemps, les Halles ont représenté l'univers de mon enfance, puis mon périmètre s'est agrandi à la ville entière et à son Histoire. Mon objectif : Que ceux qui ont connu cette époque sachent que d’autres ne l’ont pas oubliée, et pour que les plus jeunes sachent comment l'ont connue ceux qui l'ont vécue ;-)

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